Le fils

C’est l’histoire d’une chute, d’une dérive. C’est l’histoire d’une femme « bien sous tout rapport », une femme qui s’ennuie un peu et qui se cherche.
Peu valorisée dans son rôle de pharmacienne « reviens vite travailler, les clients demandent de tes nouvelles, ton sourire leur manque », et peu aidée dans son activité de mère « tu sais mieux faire que moi, puisque tu es une femme ». Mais elle va, enfin, trouver un sens à sa vie, une motivation, une raison de se passionner et d’utiliser toute sa force et son énergie au service d’une « bonne » cause.
C’est la lutte contre la loi Taubira, son engagement contre le mariage gay et l’homoparentalité. Défendre la morale, et les valeurs auxquelles elle s’accroche comme à un radeau. C’est donc l’histoire de sa transformation.  Influencée par son modèle, Ludivine, la femme du pharmacien, qu’elle envie et admire, elle se sent enfin comprise, incluse et valorisée. Elle est métamorphosée, elle revit enfin, s’anime et milite. « Bleu, blanc, rose », elle a enfin une identité, un rôle à jouer et elle avance fièrement dans son engagement, sans prendre conscience de ce qui se trame autour d’elle au sein même de sa famille.

Parce que le drame est là, dès le début on le sent, ce gâchis attendu, ce désastre inéluctable. On l’attend, et on se doute bien que cette lente dérive à la recherche d’elle même va la briser en plein vol.

Deux voix , à la première et à la troisième personne, se succèdent pour raconter cette histoire, elles sont employées tour à tour par la comédienne comme pour s’efforcer de mettre un peu de distance, de prendre un peu de recul, d’être le plus objectif possible.

Pourtant, même quand elle emploie le « je », rien n’est omis, rien n’est dissimulé. Elle explique simplement, sans jugement le long processus qui a conduit au drame.
La voix est calme, quasi neutre, elle décrit, honnêtement, sans excès.
Son trouble n’est presque visible que dans l’agitation de ses mains et de ses bras. Un condensé d’émotions : tensions, revendications, exaltations, tristesse, laisser-aller, tout passe par cette partie de son corps. Et puis parfois c’est un trop-plein de douleur ou d’enthousiasme, et alors c’est la voix qui s’anime ou qui craque jusqu’à ne plus pouvoir continuer.
Et après une légère pause, elle reprend…parce qu’on le sait, elle racontera jusqu’au bout, même si c’est dur, même si c’est insupportable.

Une confession ponctuée par ces magnifiques questions au public :
« et vous ? Qu’auriez vous fait ? » Et vous, cela vous est-il déjà arrivé de…? » « et vous… ?»
Un appel à l’aide, comme à la recherche d’une absolution, d’un peu de compréhension, de compassion de notre part.

La comédienne transmet ce texte tout en sobriété et en finesse, on la sent tour à tour perdue, fragile, forte, reconnue, avant le glissement final où tout se mélange : douleur, incompréhension, culpabilité, doutes et grande solitude.

Une interprétation exceptionnelle pour un texte passionnant.
Et vous ? Comment auriez vous réagi ?
Rien n’est jamais aussi simple qu’on ne le pense…

 

texte : Marine Bachelot Nguyen
idée originale, mise en scène et scénographie : David Gauchard
avec : Emmanuelle Hiron

Jusqu’au 14 avril 2019 au théâtre du Rond Point

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Anaïs Nin, une des ses vies

Wendy Beckett présente ici une des facettes de l’écrivaine américaine.
Anaïs Nim, est en effet un personnage complexe et trouble. Partagée entre ses amours, ses désirs, et son ambition littéraire, tourmentée par sa relation avec son père, elle vivra plusieurs vies entre la France et les Etats Unis.
Une femme à la fois intellectuelle, réfléchie et hypersensible qui donne du sens à ses passions.
La pièce s’attarde ici sur la période de sa vie où, libre et émancipée, elle vit en parallèle une aventure avec Henry Miller et avec June, la femme de celui-ci.
Le seul obstacle à sa pulsion érotique et à ses élans amoureux étant sa fidélité à son art.
L’érotisme de leur relation est mis en avant mais reste encore un peu sur la réserve. Ces scènes gagneront probablement en souplesse au fur et à mesure des représentations.

Celia Catalifo incarne une Anaïs Nin tout en retenue, presque femme enfant par moment, à la fois un peu dépassée et pourtant toujours dans le contrôle et le raisonnement intellectuel.

Une pièce intéressante portée par des interprètes investis et un texte très poétique.

écrit et mis en scène par Wendy Beckett
assistée de Diana Iliescu Vibert
traduction Park Krausen & Christof Veillon
avec Célia Catalifo, Laurent d’Olce, Mathilde Libbrecht , Laurent Maurel

 

Au théâtre de l’Athénée jusqu’au 30 mars 2019

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Et ma cendre sera plus chaude que leur vie

Réunissant des extraits des très nombreux carnets de notes de l’écrivaine, cette pièce très intime tente de transmettre la puissance et la pureté de Marina Tsvetaeva, poétesse russe au destin tragique.

La très belle mise en scène de Marie Montegani laisse toute la place à la comédienne et aux mots de l’auteur.
Clara Ponsot, quasiment immobile au centre du plateau, semble possédée par l’esprit de cette femme russe si étrange et intense.
Les énigmatiques vidéos, projetées derrière elle, accompagnent son récit avec subtilité. Extraites d’Octobre d’Eisenstein et de de Jamais la mer se retire de Ange Leccia, ces images interagissent et se mêlent avec finesse aux mots prononcés par la comédienne.
Une mise en scène sobre et puissante pour ce seul en scène particulièrement dense.

D’après les carnets de notes de Marina Tsvetaeva
Mise en scène Marie Montegani
avec Clara Ponsot

Au Lucernaire jusqu’au 06 avril 2019

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Oncle Vania fait les trois huit

Un groupe de comédiens amateurs, tous issus de la même usine de robinets, décident cette année de monter Vania.
S’attaquer à Tchekhov ne fait pas peur à certains, ils n’en sont pas à leur première expérience – une des comédienne a déjà perdu quelques kilos en galopant lors d’un Feydeau monté il y a quelques années. En revanche d’autres ont plus de mal, ne comprennent pas toutes les subtilités de l’auteur russe et trouvent le texte difficile à apprendre.
Mais chacun a de bonnes raisons de se retrouver dans ce groupe. Cela les change de la chaîne et de leur quotidien et tous, malgré les événements, iront jusqu’au bout.

Le choix du texte n’est pas anodin, il reprend en effet la problématique de la servitude à un patron tout-puissant, situation malheureusement bien réelle dans ces usines éloignées de tout autre pôle économique où le travail est souvent synonyme de survie.

L’idée de base de cette création est originale et le texte très intéressant. Les personnages sont confrontés à l’actualité de leur vie d’ouvrier : l’usine menace de fermer, c’est la grève, l’occupation, la police…
L’usine est un élément contextuel de l’intrigue, sans en devenir le centre . Les personnages sont impactés, changés, blessés ou au contraire exaltés en raison ou à cause de ce que la situation leur fait vivre. Mais le théâtre reste l’élément principal, le fil conducteur.

Une chronique ouvrière développée de manière fine et inédite. Quelques très bons moments d’émotion aux côtés de cette troupe engagée. Une pièce riche, à la fois très drôle et touchante.

Texte Jacques Hadjaje
Mise en scène et scénographie Anne Didon et Jacques Hadjaje
Avec Ariane Bassery, Isabelle Brochard, Sébastien Desjours, Anne Dolan, Delphine Lequenne, Laurent Morteau et Jacques Hadjaje en alternance avec Pierre Hiessler

Au Théâtre de Belleville jusqu’au 31 mars 2019

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Le misanthrope

Le texte de Molière est mis ici à l’honneur, on l’entend en effet particulièrement bien. Le metteur en scène place les comédiens au cœur de sa proposition et les mots de Molière en profitent.
Un très beau fond de scène représentant une galerie des glaces, et quelques fauteuils, constituent le sobre et épuré décor.

Lambert Wilson campe un Alceste élégant et tourmenté. À la fois charmant et partagé, il tente de sortir de l’impasse dans laquelle sa relation avec Célimène le met. Son amour pour elle résistera-t-il à ses principes et ses valeurs ? Ou son penchant pour la belle, viendra-t-il adoucir sa rigidité pleine de bonne morale ?
On peut admirer le courage de Molière d’avoir présenté ce misanthrope si extrême et catégorique à la cour, ce personnage si en opposition avec les mœurs de l’époque.

Pair ailleurs, ce texte est encore d’une incroyable modernité : toute vérité est-elle bonne à dire ? Quelle doit être la part d’hypocrisie pour établir des relations humaines adaptées ? Et le silence et la flatterie doivent-ils prendre le pas sur la sincérité ?

A la fin de cette pièce, presque tous semblent perdants, très peu ayant compris l’utilité de la bonne mesure dans les rapports aux autres. Une comédie humaine très sombre. Pour autant, le metteur en scène réussi à mettre en avant tout le ridicule des personnages sans les rabaisser. Beaucoup de tendresse et d’indulgence dans sa vision.

Mise en scène : Peter Stein

Avec : Lambert Wilson, Jean-Pierre Malo,Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Manon Combes, Pauline Cheviller, Paul Minthe, Léo Dussollier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau

Au Théâtre Libre jusqu’au 18 mai 2019

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La Dama Boba ou celle qu’on trouvait idiote

Nous avions beaucoup aimé la précédente mise en scène de Justine Heynemann, c’est donc avec plaisir que nous sommes allés découvrir la Dama Boba. Il s’agit d’un texte de Lope de Vega du début du XVIIe siècle, traduit et remis au goût du jour par Benjamin Penamaria. L’adaptation n’a enlevé ni le caractère ni la personnalité du texte d’origine, les finesses et la subtilité du maître sont en effet toujours présentes et la langue espagnole y est d’ailleurs à l’honneur.

La mise en scène est astucieuse et fluide, tout s’articule autour des lits des deux sœurs. Deux lits au centre de la scène, comme deux cibles à atteindre. Les deux sœurs sont en tout opposées et c’est autour d’elle que graviteront les différents hommes, pourchassant tour à tour l’une puis l’autre, changeant d’avis et par conséquent d’objectif au fur et à mesure de la pièce. Chacun en fonction de ses besoins et de son attirance, chacun attaquant sa cible sans retenue ni modération.

Aucune modération, c’est certain, dans cette pièce : tout y est excessif, exubérant et grandiose, pour notre plus grand plaisir.

Une pièce très vivante, riche en rebondissements qui aborde des thèmes intemporels (l’appât du gain, l’amour, la bêtise, la cupidité…). C’est enlevé, gai, énergique et très très drôle.

La distribution est particulièrement originale et réussie. Les deux sœurs sont épatantes, le serviteur excellent et les soupirant parfaits ! Les intermèdes musicaux surprennent autant qu’ils réjouissent. Et malgré l’originalité des choix musicaux l’ensemble s’harmonise parfaitement avec cette réjouissante comédie du XVIIe siècle.

Une réussite !

Avec Sol Espeche (Nise), Stephan Godin (Otavio), Corentin Hot (Turin), Rémy Laquittant (Liséo), Pascal Neyron (Duardo), Lisa Perrio (Clara), Roxanne Roux (Finéa), Antoine Sarrazin (Laurencio)

Traduction Benjamin Penamaria, Adaptation Benjamin Penamaria et Justine Heynemann, Scénographie Thibaut Fack, Chorégraphie Martin Mauries, Costumes Madeleine Lhopitallier, Lumière Aleth Depeyre, Musique Manuel Peskine

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Les grands rôles

Un exercice assez fun que de triturer et de détourner les grandes tirades du répertoire. Sur la scène du Lucernaire, tout est permis : les quatre comédiens très investis vont en effet très loin dans le détournement et nous proposent de faire connaissance avec quatorze personnages du théâtre classique…ou presque. On découvrira par exemple lady Macbeth en cuir noir, façon Matrix, un baba cool chantant du Hamlet accompagné de son ukulélé, et un Rodrigue affrontant l’armée Maure en version bataille manga.

Nous avions beaucoup aimé les précédentes créations de ses mauvais élèves et leur nouvel opus est également très réussi.

Même si les propositions sont parfois inégales, certains passages sont mémorables ! Élisa Benizio en danseuse de tango est absolument irrésistible et Juliette interprétée par un Antoine Richard plein de bonne volonté malgré toutes les difficultés qu’il rencontre est excellent.

L’ensemble promet donc une soirée très agréable en compagnie de cette troupe déjantée.

Au Théâtre du Lucernaire

PAR LES MAUVAIS ÉLÈVES
MISE EN SCÈNE SHIRLEY ET DINO
AVEC : VALÉRIAN BEHAR-BONNET, ÉLISA BENIZIO, BÉRÉNICE COUDY, ANTOINE RICHARD

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La réunification des deux Corées

On le sait, ce n’est un secret pour personne, Joel Pommerat est un génie. Génie de l’écriture, génie de la mise en scène et bien sûr, génie de la direction d’acteurs. Et de fait aucune surprise pour La réunification des deux Corées, c’est parfait.

La scénographie est en apparence très simple : Des gradins qui se font face, les spectateurs de chaque coté, laissant un immense couloir où les comédiens jouent, et bien sûr, comme toujours chez Pommerat, un jeu de lumière incroyable (création de Eric Soyer) qui délimitera les zones, créera des ambiances et façonnera des lieux. C’est d’une magnifique simplicité, à la fois efficace et presque magique (les changements de décors sont tellement rapides qu’ils semblent féériques). Notre regard est amené vers l’emplacement choisi, aucune distraction n’est possible, tout est concentré sur l’action.

Les comédiens sont tous incroyables, précis, impliqués, présents, tour à tour amusants et émouvants.
La pièce est riche de sens, c’est émouvant, intelligent, sensible, fin, grinçant et drôle. Une pièce complète est pleine.

Je me suis imaginée le même texte dit, joué, interprété différemment. En effet certaines scènes pourraient être mise en scène comme une pièce de boulevard, au premier degré et le rendu serait méconnaissable. C’est là toute la force, tout le talent de Pommerat et ses comédiens. Nous donner à voir l’invisible, nous dévoiler le non-dit. Nous montrer le singulier dans le quotidien.

Un chef-d’œuvre

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Un sac de billes

La scène est remplie d’anciennes valises empilées. Elle serviront ingénieusement tout au long de la pièce de décor au comédien, se transformant tour à tour en lit, table, mur, train, fenêtres, chaises…
C’est sobre et très esthétique.

De sa voix grave et pleine, James Groguelin introduit son récit. C’est Joseph Joffo qui parle, il nous rappelle que cet exode fait écho à d’autres et que des gens sont en ce moment encore sur les routes. Réalité qui résonne toujours tristement aujourd’hui.
Et puis il commence son histoire. Il a 10 ans, il est heureux et vit à Paris avec sa famille, son quotidien est constitué de petites bêtises, de rires et d’amour. Mais très vite c’est le début de l’exode, c’est la fuite avec son frère, c’est le début de la peur, de la fatigue de la tristesse. On l’écoute, et il nous emporte avec lui sur les routes de France : Dax, Marseille, menton, Nice…

Ma fille de 12 ans, qui m’accompagne, est captivée, j’avais son âge quand j’ai lu le livre, je la comprends. Cette histoire est émouvante et le comédien très touchant. Une très bonne pièce pour montrer cette partie de l’histoire à nos enfants/ados. Une belle façon de ne pas laisser cette période dans l’oubli.

Auteur : Joseph Joffo
Adaptation : Freddy Viau
Mise en scène : Stéphane Daurat
Distribution : James Groguelin

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En attendant Bojangles

Un couple, une rencontre, une histoire d’amour et un enfant qui raconte. Il raconte sa mère, son père, leur relation si forte et lui, au milieu de tout ce bonheur apparent, lui au milieu de cette famille si singulière.

Au début, on est un peu surpris par le ton et la présence de ce narrateur, à la fois acteur et spectateur de sa propre vie. Et puis les personnages se dessinent, les personnalités se dévoilent. On comprend ce que cette étrange famille a d’extraordinaire. On découvre les fêlures, les fragilités des personnages et on est touché en plein cœur. La richesse de leur relation, la force et l’amplitude de leur amour est bouleversante.

On est embarqué dans cette vie qu’est la leur, une vie déchaînée, libérée des contraintes et du conformisme. Une existence dans laquelle l’important est de vivre pleinement l’instant présent et de partager les moments de bonheur et de folie avec spontanéité et passion. On envie presque leur joie, leur naïveté et l’intensité de chaque moment vécu si pleinement. Mais la réalité les rattrape et en douceur, la chute s’installe, belle mais fatale.

Mister Bojangles et la voix chaude de Nina Simone accompagne cette famille fantasque et nous enveloppe de sa chaleur.
Cette pièce unique et originale est merveilleusement écrite et l’on comprend le succès public qu’a reçu le livre d’Olivier Bourdeaut dont est tiré la pièce. L’adaptation et la mise en scène de Victoire Berger-Perrin respecte et met en valeur le texte avec douceur et subtilité et les trois comédiens sont excellents.

Impossible de ne pas tomber sous le charme de cette comédie dramatique pleine de fantaisie de bienveillance.
Une pièce à la fois tendre, originale et poétique à ne pas rater.

Adapté et mis en scène par Victoire Berger-Perrin
D’après le roman d’Olivier Bourdeaut
Avec Julie Delarme, Didier Brice et Victor Boulenger

Au théâtre de la Renaissance

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